" Rachel ne t'a pas accompagné à Hyannis ?
- Rachel et moi, nous sommes séparés. "
Elle reçoit cette information comme un coup au plexus, qui lui coupe la respiration, qui l'aurait mise à genoux si elle l'avait reçue debout. A l'intérieur de sa gorge, elle cherche un peu d'air. Elle se demande si cela se voit que son sang cogne contre ses tempes, qu'une sueur glacée coule le long de sa colonne vertébrale, que la main qui tient le verre de Martini est saisie d'un tremblement au point qu'elle est obligée de reposer le verre sur le comptoir. Dans le regard paniqué de Ben, elle comprend que cela doit se remarquer. Elle est au plus près d'un évanouissement.
Ainsi, Rachel Townsend, née Monroe, est séparée de son mari. Elle aurait beaucoup à raconter à propos de Rachel, mais, jusque-là, elle s'est toujours interdit de le faire. Elle ne l'a pas évoquée une seule fois en public. Même ses amis les plus proches ne l'ont jamais entendue citer son nom. Elle a décidé, un jour, d'en faire un sujet tabou, de poser une chape de plomb sur son existence, et elle s'y est tenue avec une rigueur exemplaire. Même Ben n'a jamais appris la moindre confidence à son propos. Au fond d'elle-même, elle sait que ce mutisme s'est imposé à elle, qu'il lui a simplement permis d'échapper à la folie pure.
Elle avait été présentée à Rachel dès le commencement de sa relation avec Stephen. Rachel était une comparse de Harvard, fille d'un banquier de la ville, son double en beaucoup de points : éducation stricte, élégance raffinée, charme indubitable, fortune assurée, intelligence racée, humour moyen. Elle était rapidement devenue une amie du couple, et une habituée de l'appartement d'Union Street. Louise se rappelle être souvent allée faire du shopping avec elle, lui avoir confié ses secrets, comme on ne le fait, paraît-il, qu'entre femmes, lui avoir livré ses doutes, ses affres, ses espoirs, que ce soit à propos du théâtre, de son amoureux, ou de la vie en général. Elle n'avait à aucun moment envisagé que Rachel pût être une rivale.
Elle demeure interloquée, même après tant d'années, de ne pas avoir vu Rachel s'immiscer entre eux, de ne pas avoir eu cette clairvoyance, cette lucidité. Après coup, évidemment, c'est plus facile. On se souvient de faits sans importance qui prennent un sens nouveau, de conversations chuchotées au téléphone, de portes qui se referment, de matches de polo auxquels elle n'était pas conviée, ou qu'on lui servait comme explication à une absence au bureau. Comment l'avait-elle laissée venir entre eux ? Avait-elle été trop permissive, simplement naïve, ou juste insouciante ? Un peu de tout ça, sans doute. En vérité, à l'époque, elle ne songeait nullement à se méfier, elle avait confiance.
Un jour, Rachel est devenue Mme Stephen Townsend à sa place.
Si elle n'a pas changé, elle doit encore être une femme très séduisante, longue chevelure noire et bouclée, yeux noirs, port altier de la tête, seins lourds, jambes interminables et cette assurance folle, une démarche conquérante, une prestance incroyable, comme un panache. Stephen n'a pas fait un mauvais choix, si on s'en tient aux apparences. Il faut croire que les apparences ne suffisent pas.
Louise voudrait demander comment cette séparation est seulement possible, comment elle s'est produite. Elle est rongée par la curiosité, par le désir d'en savoir davantage, de connaître des détails, mais elle devine que ce sont des questions qu'on ne pose pas, ou plus exactement des questions qu'elle, elle n'est pas en droit de poser. Elle choisit de demeurer muette.
Stephen, lui, estime avoir accompli le plus difficile. Il n'ignorait pas, en pénétrant dans ce café, en acceptant le principe d'y rencontrer Louise, qu'il lui faudrait forcément formuler cet aveu : sa séparation d'avec Rachel. Il n'ignorait pas non plus que cela sonnerait comme une faiblesse, puisqu'il confesserait un échec que Louise lui avait prédit. Alors voilà, ça y'est : elle la tient, sa victoire, puisqu'il a confessé sa défaite. Il est satisfait que cela ne se soit pas mal passé, que Louise ne se soit pas vautrée dans un triomphalisme que la rancoeur accumulée pendant des années aurait autorisée, mais que sa légendaire bienveillance a priori démentait.
(...)
" Comment t'es-tu retrouvé à Chatham ? Ca n'est pas exactement sur la route entre Hyannis et Boston...
- Non, j'ai fait un détour. "
Elle le connaît, ce fameux détour. Ils l'ont emprunté ensemble tant de fois. Lorsque, le dimanche soir, ils rentraient de la maison de Hyannis dont le plus souvent ses parents laissaient la jouissance à Stephen, ils faisaient un crochet par Chatham, qu'ils avaient découvert presque au tout début de leur relation.
(...)
" Sacré détour, dis-moi.
- A qui le dis-tu ? On ne peut pas se retrouver ici par hasard. "
Louise connaît Stephen : il ne prononcerait pas une phrase pareille s'il n'avait pas l'intention d'en dire davantage. Il a toujours été transparent pour elle, y compris dans ses tentatives de dissimulation, ses mensonges, ses arrangements avec la réalité. Elle est en mesure de distinguer exactement les moments où il est sincère et ceux où il l'est moins, elle sait dire quand il cherche à obtenir quelque chose, quand il force la note. Elle connaît par coeur le roulement de ses yeux, le haussement de ses épaules, chacune des intonations de sa voix. Ils ont vécu ensemble pendant cinq ans ; sûr que ça aide.
Au fond, la seule chose qu'elle n'a pas vue chez lui, c'est Rachel.
" Je présumais que tu serais ici, que, sans doute, tu n'aurais pas chambardé tes habitudes. Je n'en étais pas certain, bien entendu, mais je devais l'espérer. Je me disais que si je te trouvais chez Phillies, c'est que tu n'aurais pas changé. "
Il est venu pour la voir. C'est bien cela qu'elle doit comprendre. Il a fait le détour exprès pour la voir. Il n'a pas téléphoné, pas envoyé une lettre au préalable, il a juste pris sa voiture et il est venu, sans assurance aucune, jusque chez Phillies, dans cet endroit situé à l'extrémité d'un monde, où, un jour, on ne rencontrera plus que quelques hurluberlus qui auront décidé de se précipiter du haut des falaises. Il a fait le chemin pour elle.
Elle est touchée, indiscutablement, par cette révélation à laquelle elle ne s'attendait pas. Oui, sa première réaction, c'est d'être émue. Quand elle y pensait, malgré elle, dans la solitude des endormissements, à ce moment des retrouvailles, les jours où elle croyait, contre l'évidence, que ça finirait peut-être par arriver, elle n'était jamais tout à fait sûre qu'elle serait émue. Décontenancée, à n'en pas douter. Peut-être un peu furieuse, aussi, puisqu'elle lui en avait tellement voulu, et pendant tellement longtemps. Mais ça lui était passé, ces rêveries nocturnes, et avec elles aussi bien les questionnements que les colères. Et voilà qu'elle est attendrie et toute remuée parce que Stephen lui apprend qu'il est venu pour la voir.
Quand même, elle devrait s'interroger. (...) Comment se fait-il que le retour d'un amour vieux de cinq ans, quasiment mort et enterré dans son esprit, produise sur elle un tel effet ?
Elle a frémi lorsqu'il a prononcé sa tirade. Et maintenant, elle est encore tremblante. (...) Elle a beau concevoir que certaines blessures ne se referment pas, (...) elle est quand même effrayée de constater sa propre vulnérabilité.
(...)
Ben pense aux mots qui sont difficiles à prononcer aujourd'hui, et qui auraient été des mots anodins à une autre époque. Les intimités les plus violentes demandent à être apprivoisées à nouveau dès lors qu'elles ont été quittées. Il faut refaire tout le chemin une fois qu'on s'en est écartés, repartir de zéro lorsqu'on a perdu la partie, ne serait-ce qu'une fois. Ben est surpris par leur timidité à eux deux, par leur pudeur, par leur grande difficulté à inventer un dialogue, et même à poser leur voix, alors qu'ils ont été liés comme ne le sont que les amants, alors qu'ils savent absolument tout l'un de l'autre, que rien ne leur est inconnu. Il est frappé par leur réserve, leur retenue, qui ressemble à un embarras. Il est touché par leur confusion alors qu'il les regarde tenter de réapprendre les gestes, de se réapproprier le passé. Il songe aux distances que les gens mettent entre eux, que le temps impose, aux précipices qui se creusent et dont on ignore comment les combler et les efforts que cela supposera. Il les voit, pour la première fois, qui tremblent. Ils ont l'incandescence des fantômes.
" C'est gentil d'énoncer les choses ainsi, mais avoue qu'il y a de quoi être surpris, après un aussi long silence. "
Pour sûr, le silence aura été long. Comment Louise le qualifierait-elle précisément ? Un silence intégral ? Abyssal ? Spectaculaire ? Au fond, peu importe les adjectifs. Elle sait juste que rien ne pourrait surpasser ce silence.
Mais après tout, quoi d'étonnant à cela ? Ils se sont quittés en se jurant de ne jamais chercher à se revoir. Ou plus exactement, elle lui a ordonné de ne jamais chercher à la revoir. Une fois que la séparation a été consommée, c'est-à-dire formulée, il a fallu, sans délai, songer à l'après. Elle savait à quel point Stephen a sans cesse besoin de gagner sur touts les tableaux en même temps qu'il espère parvenir à ménager la chèvre et le chou en toutes circonstances et à ne pas insulter l'avenir. Lui, il aurait aimé, bien sûr, qu'ils continuent à se voir, à se fréquenter. Il aurait été jusqu'à prétendre, s'il l'avait fallu, qu'on peut parfaitement être amis après avoir été amants, qu'on est capables d'inventer un nouveau lien après s'être appartenus. Louise, elle, n'était pas le genre de fille à croire ça. Elle affirme que lorsqu'une histoire est terminée, elle est effectivement terminée, sans espoir de retour de flamme, sans possibilité de recommencement. Alors, à l'époque, elle est allée jusqu'au bout de sa logique : quitte à rompre, autant rompre tout à fait. Elle a refusé les arrangements, les entre-deux, les illusions. Elle a préféré une souffrance éclatante à une interminable agonie, un chagrin entier d'emblée à des étapes dans la tristesse. Il a lutté, bien sûr, tenté de la convaincre qu'elle se trompait, que son intransigeance avait quelque chose d'excessif et de dangereux, qu'ils étaient des êtres doués d'intelligence et de raison, aptes à faire la part des choses. Elle a tenu bon malgré sa blessure, elle ne l'a pas écouté.
Elle n'avait pas imaginé alors qu'ils se retrouveraient cinq années plus tard, et que cela se produirait dans un café, par une fin d'après-midi. Ainsi, ça ne s'est pas passé comme elle l'envisageait. Sauf le silence.
Le silence, c'était une façon, aussi, d'affronter la désolation, de la saisir à bras-le-corps, sans biaiser. Pas d'homéopathie, des doses de cheval. De la souffrance en perfusion plutôt qu'en comprimés. Elle pensait : puisque tout est détruit, puisque a disparu jusqu'au plus minime espoir, puisque je suis dans la solitude intégrale, la plus grande dépossession, il suffit désormais de regarder devant, seulement devant. Si elle avait consenti à continuer à le fréquenter, elle n'aurait pas abdiqué toute espérance, et elle aurait abominablement souffert de le savoir là, tout près d'elle, sans qu'il puisse être à elle, souffert de le laisser repartir vers une autre qu'elle, de mesurer chaque jour davantage ce qu'elle avait perdu sans être en état, qui plus est, de se rendre disponible pour un homme neuf. Le mutisme, cela a été sa façon à elle d'accomplir son deuil, d'en terminer une bonne fois avec le passé. Elle croit qu'elle est allée au plus loin dans la brûlure amoureuse. Sans ce silence, elle croit qu'elle serait morte.
Stephen, de son côté, redoutait l'emploi par Louise de ce terme terrible : le silence. Pourtant, il devinait qu'il lui faudrait vraisemblablement l'affronter. Il n'oublie pas que c'est elle qui les y a condamnés - comment oublier ça ? - mais il ne peut pas nier que c'est lui qui vient de rompre cette promesse. Cinq années suffisent-elles pour prescrire un engagement de cette nature ? Il a la faiblesse de l'espérer. Evidemment, il comprend tout ce que ce mutisme porte en lui de reproches, de rancoeurs, de rancunes, de chagrins, de tourments. Il ne néglige pas qu'à la place du silence, pour combler le silence, lui, il avait Rachel. Louise, elle, n'avait rien, ni personne. Il admet sans détour qu'au moment de la rupture, il avait le mauvais rôle, mais la meilleure part.
Il s'est accomodé du silence à sa manière, c'est-à-dire en passant à autre chose, en s'investissant tête baissée dans sa nouvelle existence. Il a fait comme tous ces êtres qui ne sont pas entièrement certains d'avoir opéré le bon choix : il en a rajouté, il s'est gargarisé de ce choix, il a tout fait pour démontrer qu'il ne s'était pas trompé. En réalité, c'est lui seul qu'il a cherché à convaincre en étant à ce point démonstratif. Et puis, il reconnaît que Rachel a su magnifiquement tirer parti de la situation, qu'elle a remarquablement géré sa victoire, évitant d'écraser sa rivale d'hier, ne l'évoquant jamais, même involontairement, inventant pour lui un confort inédit afin qu'il soit en mesure d'évaluer la différence, ce qu'il avait gagné au change. Elle n'a pas eu de difficulté à le sortir de la routine dans laquelle Louise et lui étaient inévitablement tombés après cinq ans de vie commune, à lui offrir, sur un plateau d'argent, une relation pacifiée quand celle qu'il entretenait avec Louise était, par moments, explosive, orageuse, désordonnée. Elle lui a procuré une forme de sécurité, lui a permis de puiser ses forces dans les siennes. Elle l'a rassuré : en fin de compte, il ne demandait rien d'autre.
" Tu estimes que j'ai eu tort ? Tort de venir, je veux dire ?
- Je ne sais pas. Comment savoir ? "
Il veut trouver un motif d'espoir et assimiler à une bonne nouvelle le fait qu'elle ne l'ait pas éconduit, qu'elle ne l'ait pas jeté dehors. Il se souvient comme elle a souffert, il entend encore les reproches qu'elle lui a adressés : elle aurait pu avoir davantage de mémoire et refuser toute idée de dialogue avec lui. S'il se trouve encore chez Phillies, c'est qu'elle ne le déteste pas tout à fait, et que sa bonne étoile ne l'a pas encore abandonné.
" Pardonne-moi : c'était sans doute une question déplacée...
- Sans doute. "
Elle ne lui passe rien. Elle demeure sur ses gardes, méfiante, vigilante. Elle n'est pas de ces femmes qui s'offrent, sur un coup de tête. Ou plutôt elle n'est plus de ces femmes-là. Elle a appris à ne plus l'être. Elle l'a appris brutalement. Elle a retenu la leçon. Désormais, on lui fait régulièrement grief de sa froideur, de sa distance, de son incapacité à se livrer totalement, de cette sorte de repli sur soi qui décourage même les meilleures volontés.
Non, elle ne veut pas que Stephen pense que ça va être facile pour lui, qu'il lui suffit de débarquer " bonjour, c'est moi ", pour qu'à nouveau tout soit comme avant, pour que tout reprenne sa place comme s'il n'était rien arrivé, comme s'il n'y avait pas eu les révélations inaudibles, les explications douloureuses, les larmes, les cris, les récriminations, comme s'il n'y avait pas eu la souffrance, le manque, le supplice, la rage, comme s'il n'y avait pas eu les errances, les errements, les soirs de détresse et les matins presque infranchissables. Il ne peut pas escompter effacer tout cela, dont il est l'unique cause, espérer l'absolution, le pardon, l'oubli. Ce serait injuste. Pour tout dire, ce serait, dans l'esprit de Louise, accorder une prime à la malfaisance, récompenser la trahison. Elle est incapable d'une telle clémence.
Elle croit qu'elle est, sinon en position de force, au moins en situation d'observation, d'attente. Elle, elle n'a rien sollicité, elle n'a pas posé d'acte, pas formulé implicitement une demande. Elle s'est tenue à son silence avec une rectitude qui forcerait l'admiration, si la rectitude était admirable. Après tout, c'est Stephen qui fait un geste, qui vient vers elle. Elle consent à le laisser venir. Il ne faut pas exiger davantage d'elle, pour l'heure. Et puis, elle ne voit pas d'un mauvais oeil de ne pas lui rendre les choses faciles. Il est des revanches qu'il ne faut pas s'interdire, dont on ne doit pas avoir honte. Il est des menus châtiments qui consolent.
" Si tu souhaites que je parte, tu n'as qu'un mot à dire, tu sais. Nous nous connaissons trop bien, toi et moi, pour nous jouer la comédie, tu ne crois pas ? "
Voilà, c'est cela, sa dernière trouvaille, ce qui s'est imposé à lui : cette menace voilée, ce chantage qui n'avouerait pas son nom, un défi qu'il lui lance. Et, bien sûr, il choisit le moyen de la perversité absolue, indépassable : il la prie de décider, il lui enjoint de choisir. Il la plante devant sa responsabilité, devant son désir. C'est en cela que, parfois, les hommes sont plus forts que les femmes. Quand ils décident de jouer avec leur désir à elles, quand il leur prend l'idée de les obliger à l'assumer, ce désir, à l'énoncer, il n'y a pas plus fort qu'eux. C'est une puissance inégalable, la puissance des hommes, dans ces cas-là. Ils adorent ça, les hommes : forcer les femmes à avouer leur désir d'eux, à le dévoiler. Quand ils se livrent à cet exercice, c'est parce qu'ils savent pertinemment qu'ils ne courent pas de risques, que la confession est obligatoire. Les hommes ont le don pour placer les femmes en position d'infériorité, de dépendance. Ils ont ce savoir d'éternité, que nul ne conteste. Ils agissent avec une ingénuité qui ne trompe personne, avec une apparence d'innocence qui dissimule mal leur culpabilité. Ils se défendent mollement, sourire en coin et regard qui frise, du mauvais tour qu'ils jouent. Ils sont comme des enfants : ils ont leur méchanceté. La pureté en moins.
Stephen estime que Louise n'a pas le choix. Tout à coup c'est évident pour lui. Dès l'instant où elle ne l'a pas chassé, elle a admis sa présence à lui, elle a concédé implicitement qu'elle acceptait cette présence, elle en a fait quelque chose d'acquis, d'incontournable, sur quoi on ne reviendrait pas. Alors, il force sa chance. Il pousse Louise à reconnaître qu'elle souhaite, au fond d'elle, qu'il ne parte pas, qu'il reste. Lui aussi, il a bien droit à des victoires.
Elle, bien sûr, elle a flairé le piège. Elle admet que c'est un beau coup, de ceux qu'on salue. Le panache de sa supplication mérite assurément d'être récompensé. Elle déteste devoir plier, mais se prépare à plier avec grâce, pour se situer au moins au niveau où il a placé la barre.
" Non, reste : tu as fait un si long chemin pour venir jusqu'ici... "
Et aussi, elle pense sincèrement que c'est un bien long chemin que celui qu'il a parcouru, qu'il lui en a fallu du temps, du courage sans doute, une certaine forme d'abnégation, et puis la faculté de surmonter son amour-propre, son orgueil, et de s'oublier soi-même. Car enfin, s'il se tient là, devant elle, après ce qu'ils ont vécu, après ce qu'il lui a fait subir, après ce qu'elle lui avait prédit et qui s'est réalisé, c'est aussi parce qu'il prend sur lui, qu'il jette un voile délicat sur sa superbe, qu'il en rabat de sa fierté. C'est lui, en réalité, qui s'expose, qui s'offre aux coups, lui qui fait le premier pas. Elle est à la fois intriguée, admirative et confondue par ce geste qu'il accomplit dans sa direction, cette tentative de la rejoindre, qui exige une sorte de dénuement. Elle, elle n'aurait jamais fait ça, elle n'aurait pas renoncé à son silence. Elle avait prévu de s'en tenir irrémédiablement à la décision prise il y a cinq ans. Elle n'aurait pas failli, elle se connaît.
" Oui, le chemin a été long pour venir jusqu'ici mais alors que toi, tu dirais que j'ai pris la route il y a cinq ans, moi, je raconterais que j'ai entamé ce chemin il y a dix ans, à notre première rencontre. C'était à Cape Cod, déjà. "
Et lui, précisément, il pense qu'il faut du cran pour prononcer une phrase comme celle-là. Qu'il y a une manière de courage à évoquer, comme il le fait, dans la même formule, à la fois leur rencontre et leur rupture. Bien sûr, il ne nomme pas exactement ces évènements de leur vie d'avant, mais la référence aux dates ne trompe pas, elle est éloquente, elle parle pour lui. En quelques mots, il ramasse leurs années décisives, il balaye tout ce temps qui a été le leur et il tente de lui faire comprendre que le temps traversé en dehors d'elle n'a pas été traversé sans elle. Ce faisant, il pointe leurs différences. Louise et Stephen ont les mêmes souvenirs, mais ils n'auraient vraisemblablement pas la même façon de les raconter. Lui, il a choisi de se rappeler les jours du bonheur, plutôt que ceux de la souffrance, la ferveur des commencements, plutôt que la petitesse des fins. Mais, pour lui, c'est la même histoire qui continue, rien ne disparaît et, malgré les césures, les fractures, les lignes se poursuivent. En dépit des soubresauts, c'est toujours le même chemin qu'on foule.
(...)
Les premiers temps ont été merveilleux pour elle. Si elle accomplit un effort de mémoire, elle ne pourra se souvenir que du bonheur, un bonheur éclatant, qui la décontenançait par son naturel et sa simplicité. C'est comme s'il s'était produit dans sa vie ce qu'elle avait toujours attendu, mais sans jamais le formuler car elle n'était pas de ces jeunes filles qui se projettent dans l'avenir, qui spéculent très tôt à propos de celui qui les accompagnera. Elle, elle avait pensé, dès l'adolescence, que ça se produirait un jour, mais elle n'avait rien fait pour ça, elle n'avait pas cherché à être particulièrement séduisante ni vigilante, elle s'était convaincue qu'il suffisait d'attendre et elle n'avait rien imaginé, elle ignorait ce à quoi ça ressemblait. Elle savait juste qu'après les passades, les liaisons d'une nuit, les amourettes sans lendemain, les histoires de quelques semaines, et les célibats de quelques mois, il viendrait, le temps du grand amour, celui qui dure, celui qu'on veut garder avec soi, qu'on a peur de perdre, qu'on tâche de consolider à chaque instant. Il ne lui avait fallu que quelques mois pour finir par croire que ça durerait toujours.
" C'est curieux comme les choses ont l'air facile quand c'est toi qui les raconte. "
Oui, tout paraît simple comme un bonsoir, quand Stephen prend la parole. Il est capable des plus grandes amnésies, il agit comme si rien n'avait d'importance, et que tout était possible.
Oui, c'est saisissant chez lui, cette disposition à balayer d'un revers de la main ce qui embarrasse, à essayer de régler les problèmes par un sourire, un trait d'esprit. Louise concède que c'est reposant, aussi, que c'est agréable de se laisser porter, de décider que rien n'est grave. Dans le couple, aussi étrange que ça puisse paraître, c'est elle qui retenait les chevaux, qui les empêchait de s'emballer, de se cabrer. Elle avait la tête sur les épaules, elle connaissait le prix des choses, elle les ramenait tous les deux à la réalité quand ils s'en écartaient trop. Stephen s'était admirablement arrangé pour qu'elle endossât ce rôle ingrat du garde-chiourne, du rabat-joie. Cela l'autorisait, lui, à ne se préoccuper de rien.
Dorénavant, elle veut lui faire comprendre qu'elle n'a plus envie de cet emploi, qu'elle s'en est débarrassée une fois pour toutes et qu'il n'est nullement dans ses intentions de le reprendre. Alors, sa phrase sur les dix ans et les cinq ans, sur ce qui est important et ce qui ne l'est pas, il peut la remballer. Elle est agacée qu'il la regarde comme si penser à elle le rendait gai et qu'il veuille lui laisser entendre qu'elle, elle le considère avec tristesse ou méfiance. Elle connaît Stephen : il essaie à nouveau d'endosser le beau rôle. Il veut accréditer l'idée qu'il est vierge et pur dans ses intentions, quand, elle, sans doute, serait percluse de rancoeurs et de récriminations.
Et puis, elle a payé pour savoir que la légendaire insouciance de Stephen Townsend peut dissimuler la plus grande lâcheté, les plus vils mensonges. Elle a appris que les gens irresponsables jouent sans vergogne avec la vérité, précisément parce qu'ils ne se sentent pas de responsabilité particulière, ou parce qu'ils l'ont oubliée, ou encore parce que ça les arrange. Ce qu'elle n'est pas capable d'affirmer avec certitude, c'est si ces gens-là ont la conscience de faire le mal, s'ils se rendent compte que certains de leurs actes sont impardonnables. Elle ne sait pas si leur méchanceté est innocente.
En tous cas, aujourd'hui, qu'est-ce qui lui prouve qu'on ne lui tend pas un piège ? Comment pourrait-elle être sûre de l'ingénuité de l'acte de Stephen, de l'innocuité de ses formules, de la pureté de ses intentions ? Et que cherche-t-il en venant jusqu'ici ? Tant qu'elle n'a pas de réponses à ses questions, elle entend bien rester sur ses gardes. Déjà, de vieilles douleurs se réveillent.
A quoi bon remuer les lames dans les plaies ? Voilà la question que se pose Stephen, la seule, en fin de compte, qui mérite d'être posée, estime-t-il. A quoi bon ressasser les affres de leur séparation, quand il est possible de ne conserver que les bons moments de leur liaison ? Oui, c'est certain, il simplifie, il élague, mais ne faut-il pas préférer les choses simples à celles qui sont complexes ? Ne vaut-il mieux pas occulter les souffrances du passé plutôt que des les porter en bandoulière, comme un trophée un peu malsain, comme une croix ridicule ? Mieux encore, il s'agit en vérité de les dépasser, d'aller au-delà d'elles, ce qui est le plus sûr moyen d'en triompher. Et c'est cela qu'il fait. Cela qu'il fait depuis toujours, et en tout, dans sa vie personnelle. Il ne répète rien, ne reproduit rien. Il poursuit sa route. Il passe à autre chose. Lorsqu'on sort vivant des accidents, il faut se dépêcher de ne plus y penser. Louise prétendrait qu'on peut sortir vivant des accidents sans en sortir indemne. C'est toute la différence entre eux deux.
" Tu trouves que j'ai tort de chercher à rendre les choses simples ? "
Stephen reprend leur dialogue où ils l'avaient laissé, sur cette interrogation, sur cette mise en demeure de démontrer pourquoi il faudrait absolument préférer les complications, la confusion, les tourments aux amnésies, aux amnisties. Il n'a pas compris que Louise lui reproche implicitement sa trop grande facilité à occulter ce qui gêne, sa désinvolture, comme s'il faisait injure au passé. Que propose-t-elle, à la place ? Des récriminations sans fin, des explications douloureuses ?
" Je ne condamne pas la simplification. Mais je me méfie toujours un peu des approximations et des oublis. Ils ne sont jamais très éloignés du mensonge. Et le mensonge me fait horreur. Tu sais que rien ne me blesse davantage qu'un mensonge. "
Mensonge : le mot est lâché. Il annonce les règlements de compte que Stephen redoutait, mais auxquels il s'était néanmoins préparé. Il a appris au catéchisme que les absolutions ne sont délivrées qu'après l'expiation des péchés. Il attend que l'orage éclate. Les orages lavent les ciels. Cela, il le tient des météorologues.
Louise est soulagée d'avoir prononcé le mot. Mensonge. A la fin, ce dont elle fait grief à Stephen, ce n'est pas de l'avoir quittée : après tout, c'était son droit. Non, c'est de lui avoir menti, de l'avoir flouée, manipulée peut-être, de lui avoir dissimulé d'abord ce qui advenait dans sa vie à lui, de l'avoir sciemment minimisé ensuite quand il s'est agi de passer aux aveux, d'avoir protesté de sa bonne foi alors que son insincérité était accablante, de s'être engagé à mettre un terme au désordre qu'il avait lui-même provoqué, de lui avoir enfin laissé nourrir des espoirs qu'il n'a jamais concrétisés. Elle aurait horriblement souffert, bien entendu, d'une rupture brutale qu'elle n'aurait pas vue arriver, mais moins, infiniment moins, que de cette affreuse agonie, que de ce chemin de croix pavé d'humiliations.
Objectivement, elle n'avait pas prêté attention à son double jeu, sans doute parce qu'elle ne cherchait pas à remarquer quoi que ce soit. Ce sont des indices mineurs, des signes de presque rien qui ont fini par l'alerter. Mais lorsqu'elle a compris, il était déjà trop tard. Le mal était fait, les choses trop sérieusement engagées, toute rémission inenvisageable. Cela non plus, le caractère inexorable de leur séparation, elle ne l'a pas mesuré. Elle a pensé qu'elle pourrait sauver l'essentiel. Elle a d'abord cherché à se montrer magnanime, compréhensive, mais nullement complaisante. Lorsqu'elle a senti que sa magnanimité ne produisait pas les effets qu'elle en escomptait, elle s'est enfin résolue aux sommations. Stephen a fait mine de les prendre au sérieux. Il lui a promis de régulariser la situation, sans rien en faire, gagnant seulement du temps pour être capable, à l'instant où il lui serait interdit de reculer, de faire le "bon choix". Louise n'a pas été le bon choix. Alors oui, elle sait ce que c'est que le mensonge. Oui, elle craint les choses exposées avec une trop grande simplicité. Elle a englouti son existence entière dans un flou savamment entretenu.
Ce flou, précisément, ne lui a pas permis de se préparer à être quittée, si toutefois on peut se préparer à une telle éventualité. Louise n'avait à aucun moment envisagé la fin de leur relation. Elle était éperdument confiante, comme ne le sont pas même les plus grandes ingénues. Elle avait des certitudes que rien, jamais, n'aurait pu ébranler. Elle était heureuse, à ne douter de rien. Stephen ne l'a pas divertie de cette sorte de béatitude : elle a, en conséquence, reçu la nouvelle de leur dilution de plein fouet, et debout. Elle a été balayée en une seconde. Elle en a été dévastée. Elle avait tout simplement oublié de se protéger. A l'instar des grands accidentés, elle ne retrouvera jamais complètement l'usage d'elle-même.
La seule chose que Stephen lui ait léguée en partant, c'est le temps. Ce sont les années interminables à ressasser leur rupture, l'enchaînement des évènements, la séquence de leur perdition. Pendant longtemps, elle n'a trouvé rien d'autre à faire que de se souvenir des pires moments. A la manière d'un scientifique, elle a cherché à comprendre. A remplir les blancs, à renseigner les cases vides, à trouver les chaînons manquants.
Avec le recul, elle a acquis la conviction que le choix opéré par Stephen a l'époque n'était pas seulement un choix de personne. Elle connaissait Rachel, elle identifiait bien les raisons pour lesquelles elle pourrait être choisie, mais la différence entre elles n'était pas si grande, l'écart pas si flagrant. Rien ne s'imposait comme une évidence. A bien y réfléchir, Rachel n'avait pour elle que l'avantage d'une certaine nouveauté, toute relative d'ailleurs si l'on considère que Stephen et elle se fréquentaient depuis Harvard. Les hommes ont souvent, à ce qu'on raconte, la tentation de chairs un peu plus fraîches, de territoires inexplorés. Mais, d'après Louise, le véritable choix était un choix de vie.
(...)
" Je ne reviendrais pas sur notre propre séparation. Nous savons, toi et moi, intimement, les efforts et le temps qu'il a fallu pour s'en déprendre. "
Stephen aborde cette question pour la première fois. Il n'est pas coutumier, chacun le sait, de ce genre de confidences. Il a horreur d'évoquer le passé et il ne reconnaît pas aisément ses névralgies personnelles. Bien sûr, il en parle pour indiquer qu'il n'en parlera pas. Il est tout entier dans ce paradoxe, d'ailleurs. Mais le fait même qu'il nomme ce qui est survenu constitue un évènement. Louise ne réplique pas à cette observation. Elle se contente de fixer Stephen, droit dans les yeux. S'il parvenait à soutenir son regard, il y apercevrait autant de rancune que de gratitude.
" Tu dois savoir que ma séparation d'avec Rachel n'est pas seulement pénible, elle est un peu sordide, aussi. Je suppose que les mauvais mariages font les mauvais divorces. "
Il est prêt à raconter l'histoire, maintenant. Maintenant qu'ils en sont là, qu'ils sont capables de partager leurs existences déboussolées, leurs ménages décomposés, leur trentaine ratée. Il est prêt non pas à raconter comment Rachel a fait intrusion dans le couple qu'ils formaient, Louise et lui, cet épisode-là, Louise le connaît par coeur, mais comment elle est restée dans sa vie, comment elle s'en est emparée, comment elle l'a gangrenée. Cela s'est insinué progressivement, insidieusement, passé les premiers temps de la séduction, de la frénésie. Rachel s'est imposée tranquillement, elle est entrée dans la place et a fait en sorte de ne pas en être délogée, elle s'est installée, et, un jour, elle est devenue celle qu'elle rêvait d'être à vingt ans : Mme Stephen Townsend. Elle a patiemment tissé sa toile. Un travail admirable, une oeuvre de longue haleine, si on y songe. On pourrait presque applaudir.
Louise se demande quel est le chemin parcouru par Stephen, et si l'on apprend de ses échecs. Son ancien amant est-il, selon l'expression qu'elle aime bien, "ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre" ? Qu'a-t-il retenu des années passées avec elle, puis sans elle ? Quelle leçon tire-t-il de l'échec de son mariage, s'il en tire ? A-t-il perdu en frivolité, et gagné en solidité ? Est-il enfin capable d'assumer ses émotions, d'aller au bout de ses choix, de quitter la surface ?
Selon elle, on ne refait pas sa vie, on la continue en ne déviant pas de ce à quoi en croit, et en apprenant de ce qu'on traverse. Elle sent bien que c'est un peu naïf d'énoncer les choses de cette manière, qu'on la taxerait volontiers d'idéalisme propret. Pourtant, elle persiste. Elle est convaincue que le monde change, que la vie propose des épreuves, mais qu'on peut rester soi-même, et triompher de ces épreuves. En fin de compte, les souffrances font partie de l'existence, elles ne peuvent pas nous être épargnées, mais elles valent cent fois mieux que des moments insipides, elles sont le prix à payer pour affirmer ce qu'on est et accomplir ce qu'on a décidé. C'est son rêve américain à elle. L'or qu'elle cherche à conquérir, à la manière des pionniers, les ambitions qu'elle nourrit ou les chimères après lesquelles elle court, elle les traque en elle-même.
Entre deux bouchées, Stephen se demande s'il arrive un moment où on s'avoue : " C'est terminé, ça n'est plus pour moi, mon tour est passé, il ne reviendra plus. " Il a trente-six ans, il est encore bel homme, il peut se prévaloir d'une bonne situation : a priori il n'a pas de raison particulière de redouter l'avenir. Et cependant, il croit que les temps faciles sont derrière lui, que les années heureuses appartiennent au passé, que désormais, ce sera autre chose. Il va séduire encore, se remarier un jour, qui sait ? poursuivre son ascension professionnelle, mais le bonheur ? mais la ferveur ? Quelle sera la saveur de ce qu'il lui reste à connaître, le goût de ce qui l'attend ? Ne devra-t-il pas se contenter d'un bien-être doucereux, d'un confort douillet, d'une existence sans aspérité, sans consistance ? Cette pensée l'effraie. C'est cette frayeur qu'il a tentée de transmettre tout à l'heure à Louise. Il devine qu'elle ne l'a pas compris ainsi, qu'elle a pris ça pour une coquetterie, une afféterie. Au fond, il est plus désespéré que ne le laissent présager les apparences. Mais, après tout, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même.
Pour lui, ce n'est pas tant une question d'âge qu'une question d'énergie. Il n'a pas vraiment peur de vieillir : il a peur de renoncer. Il a déjà renoncé une première fois. Il connaît la facilité de l'abdication, la fausse tranquillité qu'elle apporte, l'habitude qu'on en prend. Il sait qu'on peut se laisser aller, s'endormir, que tous les hommes de sa génération ont fait ou font ainsi, qu'il n'y a pas de honte à ça, que c'est une sorte de repos mérité. Pourtant, il n'a livré aucune guerre : quel repos mériterait-il ? C'est plutôt une petite mort, une résignation commode, ou une désertion, si on tient à se situer dans l'imagerie militaire. Pour y échapper, il convient de lutter, de consentir des efforts. En se rendant chez Phillies, en escomptant y retrouver Louise, il espérait, en réalité, retrouver quelqu'un qui saurait lui redonner le goût et le sens de l'effort.
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______________PHILIPPE BESSON,
_____________L'arrière-saison
Extraits choisis